Comment identifier un système religieux abusif ?

 

Toutes les communautés chrétiennes ne sont pas des lieux de croissance…
Si la grande majorité favorisent la croissance spirituelle, la liberté de conscience, la responsabilité personnelle et l’amour fraternel, d’autres, en revanche, développent progressivement des mécanismes de contrôle qui enferment les personnes, limitent leur liberté et rendent toute remise en question difficile.

Ces mécanismes ne sont pas toujours visibles au premier regard.
Ils peuvent même être présentés comme des signes de sérieux spirituel, de fidélité doctrinale ou de protection contre l’erreur.

L’objectif de cet article n’est pas de juger hâtivement des Églises ou des responsables, mais d‘offrir des critères de discernement permettant à chacun d’évaluer honnêtement son environnement spirituel. Cela fait partie des mesures de protection qu’une union se doit de proposer aux membres.

Pour le dire en une phrase, un système religieux devient abusif lorsqu’il cesse d’être au service des personnes pour exiger que les personnes soient au service du système ou de ses responsables.

La quasi-totalité des citations intégrées dans cet article proviennent du livre de Johnson David & VanVonderen Jeff. The Subtle Power of Spiritual Abuse (le pouvoir subtil de l’abus spirituel).
Minneapolis : Bethany House Publishers, 1991, qui demeure l’une des références majeures sur les mécanismes de l’abus spirituel dans les milieux chrétiens.

Revendication excessive du pouvoir

La première caractéristique d’un système religieux abusif est la place disproportionnée accordée à l’autorité. « La première caractéristique d’un système religieux abusif, c’est l’accent qui est placé sur le pouvoir. Cela veut simplement dire que les dirigeants sont très centrés sur leur propre autorité et qu’ils passent beaucoup de temps à se rappeler à eux-mêmes et aux autres l’importance de leur position [1]. »

Dans une Église saine, l’autorité est comprise comme un service.

Jésus lui-même a enseigné que le plus grand devait être le serviteur de tous (Marc 10.42-45). Dans un système abusif, l’autorité devient une fin en soi.

Les responsables attendent non seulement le respect, mais une adhésion quasi inconditionnelle à leurs décisions. Cette dérive conduit à une exaltation de l’obéissance : « Dans les milieux spirituels abusifs, le pouvoir est placé sur un piédestal et l’autorité a force de loi. C’est la raison pour laquelle ces systèmes sont tellement axés sur les actes religieux de leurs membres. L’obéissance et la soumission y sont des mots importants que l’on y utilise très souvent [2]».

Lorsque l’obéissance à Dieu se confond progressivement avec l’obéissance aux dirigeants, un signal d’alerte majeur apparaît. Dans une communauté équilibrée, les responsables peuvent être questionnés, leurs décisions discutées, et chacun demeure responsable devant Dieu de ses propres choix.

Contrôle par des règles implicites

Les systèmes abusifs ne reposent pas toujours sur des règlements écrits. Bien souvent, le contrôle s’exerce par des attentes tacites.

« Dans les milieux spirituels abusifs, la vie des gens est contrôlée de l’extérieur par le moyen de règles verbales ou sous-entendues. Les églises ou les familles dysfonctionnelles sont gouvernées par ces règles sous-entendues : c’est-à-dire qu’on ne les exprime pas ouvertement. C’est pourquoi on ne peut soupçonner leur existence jusqu’à ce qu’on les enfreigne[3].

Le membre découvre alors l’existence de ces règles seulement lorsqu’il les transgresse. Il peut s’agir de fréquenter certaines personnes, de lire certains auteurs, de participer à certaines activités ou simplement de poser des questions jugées dérangeantes.

Ce phénomène crée un climat d’insécurité permanente : chacun apprend à deviner ce qui est acceptable plutôt qu’à exercer librement sa conscience.

Loi du silence

L’un des mécanismes les plus puissants des systèmes abusifs est le silence imposé. « La plus puissante de toutes les règles sous-entendues, c’est celle du silence. Elle contient à la base cette pensée. : « On ne peut pas exposer le vrai problème, car il faudrait ensuite le régler, et pour cela, apporter certains changements ; alors il vaut mieux le protéger derrière le mur du silence (la négligence) ou encore au moyen d’assauts (les attaques légalistes[4]».

Lorsqu’une communauté refuse d’aborder ouvertement les problèmes, les abus peuvent prospérer sans être remis en cause. Les victimes apprennent rapidement qu’il est dangereux de parler. Cette dynamique est renforcée par une logique de punition : « La ”loi du silence” cherchera toujours à blâmer la personne qui parle ouvertement et la punition qu’on lui inflige aura pour effet d’inciter les autres à demeurer silencieux [5]».

Lorsque ceux qui signalent des dysfonctionnements sont accusés de semer la division, d’être rebelles ou de manquer de spiritualité, la communauté entre dans une culture de protection du système plutôt que de recherche de la vérité.

Vision déséquilibrée du monde extérieur

Les groupes abusifs développent souvent un sentiment d’exception spirituelle.

Johnson décrit ce mécanisme ainsi : « La famille ou l’église abusive est toujours hantée par le sentiment (qu’il soit ou non communiqué) que ”les autres ne peuvent pas comprendre ce que nous vivons, alors il est préférable qu’il ne sachent rien ; ainsi, ils ne pourront nous persécuter ou nous ridiculiser. Cet énoncé présuppose que ce que nous disons, connaissons ou faisons est dû au fait que nous sommes plus ”éclairés” que les autres, que les autres ne peuvent pas comprendre à moins de se joindre à nous et qu’ils réagiront négativement[6] ».

Cette mentalité produit progressivement un isolement. Les autres Églises sont regardées avec méfiance, les critiques extérieures sont systématiquement rejetées, et les membres sont encouragés à se couper de toute influence jugée dangereuse. Les abuseurs vont aussi soigneusement cultiver la crainte de sortir du groupe. C’est là que se joue la dérive sectaire (secare = couper en latin). Cette logique nourrit ce que Johnson et VanVonderen appellent une « paranoïa spiritualisée » car « non seulement cette paranoïa spiritualisée empêche les gens de quitter le milieu abusif, mais il les empêche aussi d’aller chercher l’aide dont ils ont besoin [7]».

Le résultat est particulièrement grave, la personne ne se sent plus libre de consulter d’autres chrétiens, d’autres pasteurs ou des professionnels compétents lorsqu’elle traverse une crise. Actuellement, et à raison, l’Etat fait la chasse à ce genre de comportement par le biais de la Milviludes, qui peut être saisie en cas de problème.

https://contacts-demarches.interieur.gouv.fr/miviludes/informer-la-miviludes-d-une-derive-sectaire/

Déviation de la loyauté

Dans une communauté chrétienne saine, la loyauté première appartient à Dieu et à sa Parole. Dans un système abusif, cette loyauté est progressivement transférée vers le groupe et ses dirigeants.

Cette logique s’accompagne souvent d’un enseignement implicite ou explicite selon lequel « nous sommes les seuls à avoir raison », ce qui rend l’encadrement imperméable. Les membres doivent demeurer à l’intérieur du cadre s’ils veulent être ”en sécurité“ ou demeurer en ”bon termes” avec Dieu, autrement, ils seront perçus comme rétrogrades ou égarés [8]». Le groupe devient alors le médiateur indispensable entre Dieu et l’individu.

La liberté spirituelle disparaît progressivement au profit d’une dépendance institutionnelle.

Cela peut prendre des formes très concrètes, comme la signature de chartes de loyauté ou d’engagement envers les responsables. Ces pratiques sont fréquemment observées dans les mouvements à dérive sectaire, car elles créent une pression morale forte : quitter le groupe apparaît alors comme une trahison de sa propre parole. Les abuseurs ne manquent pas de faire remarquer que la victime s’était engagée « librement »…

Manipulation par la peur

La peur est un puissant outil de contrôle. Dans les milieux abusifs, la menace n’est pas toujours formulée ouvertement. Elle peut être suggérée mais avoir le même effet enfermant. Quitter l’Église, remettre en question un enseignement ou désapprouver un dirigeant exposerait à la perte de la bénédiction divine, conduirait à l’égarement spirituel, à la trahison de la Bible ou au jugement de Dieu.

Cette peur est renforcée par une définition très large des « infidèles » ou des opposants. Johnson et VanVonderen notent que dans les groupes qui dérivent vers le sectarisme, cette catégorie  « inclu[t] les chrétiens des autres dénominations, certains de sa propre dénomination et d’autres de sa propre Église qui ne pens[ent] pas comme [le responsable] [9]». Ainsi, toute critique devient suspecte. Toute divergence est assimilée à une rébellion. Celui qui pose des questions sincères risque rapidement d’être marginalisé, et évidemment les paroles dissonantes, en particulier institutionnelles seront catégorisées comme étant non-audibles pour de bonnes raisons.

Humiliation comme outil disciplinaire

Une autre caractéristique préoccupante est l’usage de l’humiliation. La discipline ecclésiale existe dans le Nouveau Testament et peut avoir sa place dans certaines situations graves. Cependant, son objectif est toujours la restauration de la personne, jamais son humiliation. Lorsqu’un responsable expose publiquement les fautes d’un membre, menace son exclusion devant l’assemblée ou utilise la honte comme moyen de pression, il ne suit plus l’esprit de l’Évangile mais une logique de domination. L’humiliation publique produit la peur chez les autres membres. Elle devient un moyen indirect de maintenir l’ordre et d’empêcher toute contestation.

Culture du secret

Enfin, les systèmes abusifs accordent une importance excessive à leur image.

Johnson et VanVonderen avertissent : « Lorsque vous voyez les gens d’un groupe religieux agir en secret, faites attention ! Il n’est jamais nécessaire de cacher ce qui est correct ; on cache toujours ce qui est incorrect. L’une des raisons pour lesquelles les familles et les Eglises spirituellement abusives cherchent à se cacher, c’est qu’elles attachent une extrême importance à leur image[10] ». Une communauté saine accepte l’examen extérieur. Elle reconnaît ses erreurs et sait faire preuve de transparence.

À l’inverse, une culture du secret se manifeste par des réunions réservées à quelques initiés, des décisions prises sans explication, des informations cachées aux membres ou encore des récits soigneusement contrôlés pour préserver la réputation du groupe.

Lorsque l’image devient plus importante que la vérité, le terrain est favorable aux abus.

Comment faire son propre diagnostic ?

Aucune Église n’est parfaite. La présence ponctuelle d’un de ces éléments ne signifie pas automatiquement qu’un groupe est abusif. En revanche, lorsqu’un grand nombre de ces caractéristiques se cumulent, il devient nécessaire de s’interroger sérieusement.

Quelques questions peuvent aider :

  • Puis-je exprimer un désaccord sans craindre des représailles ?
  • Les responsables acceptent-ils d’être questionnés ?
  • Puis-je fréquenter librement d’autres chrétiens ?
  • Les décisions importantes sont-elles transparentes ?
  • La loyauté envers Dieu est-elle distinguée de la loyauté envers les dirigeants ?
  • Les personnes qui quittent l’Église sont-elles respectées ou systématiquement discréditées ?
  • Les problèmes peuvent-ils être abordés ouvertement ?

Plus les réponses à ces questions sont négatives, plus le risque d’être dans un système abusif est élevé.

Matthieu Gangloff
Président des CAEF


[1] David Johnson et Jeff VanVonderen, Le pouvoir subtil de l’abus spirituel, Québec, éd. Jaspe, 1998, p.75

[2] David Johnson et Jeff VanVonderen, Le pouvoir subtil de l’abus spirituel, Québec, éd. Jaspe, 1998, p.77

[3] David Johnson et Jeff VanVonderen, Le pouvoir subtil de l’abus spirituel, Québec, éd. Jaspe, 1998, p.80

[4] David Johnson et Jeff VanVonderen, Le pouvoir subtil de l’abus spirituel, Québec, éd. Jaspe, 1998, p.81

[5] David Johnson et Jeff VanVonderen, Le pouvoir subtil de l’abus spirituel, Québec, éd. Jaspe, 1998, p.82

[6] David Johnson et Jeff VanVonderen, Le pouvoir subtil de l’abus spirituel, Québec, éd. Jaspe, 1998, pp.89-90

[7] David Johnson et Jeff VanVonderen, Le pouvoir subtil de l’abus spirituel, Québec, éd. Jaspe, 1998, p.91

[8] David Johnson et Jeff VanVonderen, Le pouvoir subtil de l’abus spirituel, Québec, éd. Jaspe, 1998, p.93

[9] David Johnson et Jeff VanVonderen, Le pouvoir subtil de l’abus spirituel, Québec, éd. Jaspe, 1998, p.94-95

[10] David Johnson et Jeff VanVonderen, Le pouvoir subtil de l’abus spirituel, Québec, éd. Jaspe, 1998, p.96